KANAGA

textes et photos sur les arts premiers Anthropologie culturelle

samedi 22 juillet

VACANCES

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Interruption des articles jusqu'à mi-aout.

SIgnification de la parole Africaine

La parole est tout.

Elle coupe, écorche.

Elle modèle, module.

Elle perturbe, rend fou.

Elle guérit ou tue net.

Elle amplifie, abaisse selon sa charge.

Elle excite ou calme les âmes...

Komo-Dibi,  chantre malien du Komo (société d'initiation bambara)

Merci à tous ceux qui ont vu et commenté!

Yvan.

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VAUDOU (7)

vaudoun :

Bibliographie ayant servi pour les articles :

laennec hurbon : dieu dans le vaudou haitien.

                                Les mystères du vaudou. gallimard découvertes.

Alfred métraux : LE vaudou haitien..gallimard. tel

Vaudou                  catalogue et publication de l’abbaye de Daoulas

Gilbert rouget           benin .initiatique vodoun  ed. sepia

                                La musique et la transe. Gallimard. Tel

autrement             vodou : un tambour pour les anges.

M. claude dupré :   familiarité avec les dieux : transe et possession .

Pierre verger :        dieux d’afrique . revue noire.

Roger bastide :       le rêve, la transe et la folie. points essais

l. de heusch :            pourquoi l’epouser ? gallimard.

   

                                 

transe_et_possession

Sur le candomblé, équivalent brésilien du vaudou :

Roger bastide :         le candomblé de bahia . terre humaine

Stefania capone :     la quete de l’afrique dans le candomble. khartala                                    

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dimanche 16 juillet

POSSESSION ET CHAMANISME

CHAMAN AMERINDIEN:

CHAMAN

Le dialogue avec les dieux appelle dans chaque religion des techniques corporelles spécifiques. La prière catholique exige à la fois humilité et recueillement, silence du corps ; elle est, sur le plan spirituel comme sur le plan physique, préparation à la mort, qui est ouverture sur le salut. L'activité du corps est suspendue, mise en veilleuse ; ceci est conforme à une métaphysique dualiste qui n'a cessé d'avoir cours, distance vertigineuse qui sépare l'âme du corps. Le fidèle ne participe pas au sacrifice, il est simple spectateur. Un seul acteur : le prêtre, soutenu par l'orgue et le chœur. L’émotion que la musique sacrée répand dans l'assistance ne s'accompagne d'aucune manifestation physique : elle est purement intérieure. Très tôt, le théâtre naissant fut chassé de l'église. Dans cette perspective, le dérèglement des sens dans la communication avec le sacré est d'essence diabolique. Mais les mystiques se hasardent, non sans provoquer la méfiance du clergé, à communiquer directement avec Dieu par des moyens aberrants, en se passant du prêtre. Ils pénètrent dans la zone du chamanisme et de la possession Leur comportement relève des religions extatiques

Toutes les techniques du corps chrétiennes s'opposent point par point aux techniques africaines et afro-américaines qui caractérisent les cultes de possession authentiques. La religion ici est un théâtre dansé, une explosion dramatique, une exubérance dionysiaque, une allégresse physique. Le corps humain est le véhicule du sacré, les dieux apparaissent sur terre, s'incarnent, « chevauchent » le fidèle, lui impriment des bondissements, lui prêtent leur voix. La personnalité propre du fidèle s'efface ; elle ne résiste pas à l'irruption de la personnalité divine. Le prêtre n'est que l'organisateur d'un spectacle rituel dont les acteurs ne peuvent se dérober à leur vocation : ils sont élus ou choisis.

Mais la possession authentique, celle dont le culte haïtien du vaudou ou son équivalent dahoméen nous offre les exemples les plus typiques, appartient à un ensemble complexe de phénomènes religieux Le terme de religions extatiques pourrait servir à les caractériser. Ce terme engloberait deux structures religieuses antinomiques, que les observateurs confondent parfois : le chamanisme d'une part, la possession d'autre part

voyage_du_chamanLe chamanisme comme la possession sont deux modes d'approche du sacré par le moyen de techniques corporelles plus ou moins violentes, débouchant parfois sur l'extase. Ces techniques font appel à une curieuse disposition du corps et de l'esprit humain, que notre propre culture considère comme erratique ou névrotique : le changement de personnalité. Celui-ci s'opère au cours d'une crise nerveuse d'intensité variable qui n'est pas sans évoquer les « troubles » hystériques définis, de manière assez confuse, par la psychiatrie occidentale. Le fait singulier, qui n'a pas manqué d'attirer l'attention des ethnographes, est que cette crise nerveuse socialisée peut toucher parfois un nombre considérable d'hommes et de femmes, comme c'est le cas dans le vaudou haïtien. Dès lors, les ethnographes (Métraux, Bastide, Herskovits, Verger et bien d'autres) se désolidarisent des interprétations psychiatriques en insistant sur les caractères sociologiques du phénomène : la crise extatique n'est jamais anarchique, elle est réglée comme un rôle théâtral, elle s'intègre dans un culte organisé, qui possède ses prêtres, son panthéon, ses règles strictes

Luc DE HEUSH.  POURQUOI L’EPOUSER ?  p.228

La reconnaissance de ces faits, qui contrastent vigoureusement avec l'hystérie pure et simple, a été salutaire. Mais ces distinctions ayant été clairement reconnues, on ne se débarrasse pas pour autant de l'irritant problème des coïncidences étranges qui subsistent entre le comportement de 1' « hystérique » occidental et celui du possédé africain ou du chaman sibérien. Il est temps de rechercher un terrain commun de discussion entre l'ethnographie, l'histoire des religions et la psychiatrie, de proposer une perspective où toutes les manifestations « hystériformes » s'inséreraient dans une structure psychosociologique cohérente.

Sous leurs formes les plus pures, les cultes chamanistiques paraissent appartenir en propre aux populations mongoliques et amérindiennes ; les cultes de possession authentiques caractérisent largement le monde noir, tant en Afrique qu'en Amérique. Ces deux pôles structurent un vaste ensemble de techniques corporelles semblables ou comparables, en dépit de la variété évidente des contextes culturels.

VAUDOU21051Le chamanisme tout entier évolue dans le domaine de la magie : le chaman rivalise avec les dieux, les combat parfois, les trompe, monte vers eux dans un mouvement d'orgueil qui le pose comme l'égal ou le rival des dieux. C’est est une démarche ascensionnelle, fondée le plus souvent sur une cosmogonie étagée ; l'existence d'un axe du monde permet le voyage mystique, le déplacement vertigineux de l'âme du chaman dans l'espace, la montée au Ciel et la descente aux Enfers. Le chaman abandonne son corps, son âme s'évade, quitte la yourte où se rassemblent les tambourineurs et l'assistance empêtrée dans ses difficultés, prisonnière de ses maux. Le chaman est avant tout guérisseur, magicien. La quête de l'âme dérobée est un thème chamanistique constant parmi les populations sibériennes .Le malade a été «dépossède» de son âme et le chaman part à sa reconquête dans l'espace mythique. Il vole dans les airs, traverse les abîmes, descend aux Enfers : ces pouvoirs magiques extraordinaires, il les doit à la protection d'esprits bienveillants qui dialoguent avec lui. Le chaman donc conserve l'intégrité de sa personnalité psychique, dont les pouvoirs sont décuplés. Il est voyant, héros.

Sans doute, dans un certain nombre de cas, l'esprit protecteur qui élit le futur chaman se révèle-t-il à lui au cours d'une crise de fureur que l'on pourrait confondre avec une crise de possession. En fait, il semble que l'esprit se révèle en se montrant ; il ne s'empare pas du corps de l'élu. Cette révélation est une rencontre violente, non la substitution d'une âme à une autre. D'ailleurs, au cours de la cure chamanistique, le chaman invoque les esprits protecteurs. Il les interpelle parfois de manière impérative.

VAUDOU21052La technique extatique du chaman est  requise comme riposte à une « dépossession » du malade. Le patient est amoindri, dépossédé de son âme. Le chaman part la reconquérir : la réintégration de l'âme est souvent symbolisée par l'ingestion d'un corps : le guérisseur pueblo introduit un grain de maïs, symbole de l'âme retrouvée, dans une boisson que le patient doit absorber  Lévi-Strauss a montré que la pratique chamanistique est une psychanalyse inversée : « En fait, la culture chamanistique semble être un exact équivalent de la technique psychanalytique, mais avec une inversion de tous les termes. Toutes deux visent à provoquer une expérience et toutes deux y parviennent en reconstituant un mythe que le malade doit vivre, ou revivre. Mais, dans un cas, c'est un mythe individuel que le malade construit à l'aide d’éléments tirés de son passé ;dans l’autre c’est un mythe social que le malade reçoit de l’extérieur…le psychanalyste écoute pendant que le chaman parle…..

Dans les structures mythiques propres aux cultes de possession africains, nous trouvons une autre dans une autre perspective. La possession s'oppose en bloc au chamanisme: le chamanisme est apparu comme une montée l'homme vers les dieux, une technique et une métaphysique ascensionnelles ; la possession est une descente des dieux et une incarnation.

Ici, la présence étrangère-à-soi cesse d'être ressentie comme état pathologique, pour n'être plus que pure épiphanie. Loin d'être refusé comme un mal (possession B) l'esprit est accepté comme un bien : c'est la possession heureuse, authentiquement religieuse, pleinement assumée par une initiation: le fidèle élu par le dieu apprend sous la conduite d'un prêtre à être habité périodiquement par lui ; parfois même le dieu est fixé en lui par des rites appropriés après que sa propre âme lui a été retirée et mise à l'abri sur l'autel (vaudou haïtien). Cette possession authentique se retrouve chez les Songhay du Niger, chez les Éthiopiens de la région de Gondar, au Dahomey, chez les Yoruba du Nigeria, dans le vaudou haïtien, chez les Noirs brésiliens ; elle inverse toutes les valeurs et les symboles du chamanisme, celui qui se fonde résolument sur l'ascension du chaman, la conquête de l'âme dérobée, le caractère magique et héroïque de l'intervention humaine.

Dans la possession authentique le fidèle africain ne monte pas vers les dieux comme le chaman sibérien ; ce sont les dieux qui descendent vers lui, prennent « possession », au sens le plus fort du terme, de son corps, se substituant pleinement à la personnalité normale.

Cette pratique, loin de restituer l'équilibre de la personnalité ancienne comme c'est le cas dans la thérapeutique chamanistique, introduit une nouvelle personnalité, créant ainsi une situation sociale bénéfique, une communication directe entre les hommes et les dieux. En outre, le fidèle subit passivement, religieusement la transe ; il ne la recherche pas délibérément, par des moyens magiques, comme le chaman.

Le passage de la magie à la religion est très net cette fois. Le prêtre apparaît aux côtés du fidèle, surveillant les manifestations de la transe ; il initie les élus, leur apprend à jouer correctement un rôle théâtral. Michel Leiris a développé ce dernier aspect . Alors que le chaman est un acteur solitaire, les fidèles possédés se groupent en associations cultuelles qui donnent les dieux en spectacle ; ils leur offrent périodiquement le support de leur propre corps qui se mue en « monture ».

Le chaman au cours de la quête de l'âme dérobée recherche volontairement à reconstituer la personnalité ancienne, altérée, du malade qui implore son aide ; le possédé authentique subit passivement, pour les autres, pour le bénéfice de la communauté tout entière ( pour que les dieux puissent prendre langue avec les hommes) la présence en lui d'une personnalité divine nouvelle

Chez les Songhay du Niger comme en Haïti, la première crise de possession, brutale, anarchique, n'est pas une maladie mais le signe d'une élection. Le dieu ne veut pas tourmenter il cherche à communiquer par l'intermédiaire d'un corps humain.

VAUDOU21055Le point de départ est le même cependant, qu'il s'agisse de la possession authentique ou de la possession inauthentique (diabolique). Seuls varient le dénouement et le sens que la société accorde à ces manifestations. Chez les Songhay, étudié par J.Rouch, le possédé non initié apparaît bien, au cours de sa première crise, comme un malade mental : il est prostré, il ne parle plus, il est secoué de temps en temps par des attaques terribles, les Songhay s'efforcent d'imprimer à ce dérèglement initial un style religieux. A partir du chaos psychique, ils vont créer un ordre, il vont transformer la maladie mentale, qui est désordre, confusion et silence (le malade ne parle plus) en langage. Ce maître à parler, ce metteur en scène des dieux, est un prêtre, le zima. Le langage nouveau et le rôle qu'il apprend au malade sont bénéfiques à la fois pour le groupe tout entier (qui communique ainsi avec les dieux) et pour le malade même ; l'efficacité psychiatrique de cette technique (qui inverse radicalement les conceptions fondamentales de la psychanalyse, puisqu'elle accepte le mal, le canalise vers des fins nouvelles) ne peut être mise en doute : la crise qui était permanente au début, s'espace. Le génie ne possédera plus son « cheval » qu'au cours des cérémonies, au moment où le rythme de tambour spécifique, appartenant en propre au génie, retentira. Le zima impose donc encore, dans ce système religieux, sa volonté magique aux dieux. Du moins, il manœuvre les dieux, il ne cherche pas à annihiler leur action, il les contraint seulement à subir l'ordre humain.

Au lieu d'être un exorcisme, comme la psychanalyse, la guérison est une adaptation au désordre même, la transformation de la maladie (qui est par définition absence de communication) en structure de communication. La possession authentique est le langage des dieux. Les Thonga qui ont opté, comme la psychiatrie occidentale, pour l'exorcisme disent, au contraire : la possession est la folie des dieux.

Chez les Éthiopiens de la région de Gondar, décrits par Michel Leiris, nous trouvons au départ un homme ou une femme troublés par un mal ou accablés par un malheur qu'ils croient pouvoir imputer à l'action d'un génie, un zar. La présence étrangère-à-soi, qui est le moteur de la démarche, peut donc être aussi une présence maléfique autour de soi : « Dans l'ordinaire des cas, écrit Leiris, loin de représenter le trouble originel qu'il convient de soigner, les crises de possession n'apparaîtront qu'après l'intervention du guérisseur, quand ce dernier, dans le but de prendre langue avec le Persécuteur supposé pour parvenir à une entente, l'aura   amené à s'emparer du patient d'une façon manifeste ou, plus exactement, aura habitué celui-ci à manifester dans son comportement (principalement au cours des assemblées d adeptes) les signes reconnus comme étant ceux de la possession » Sur ce terrain, Leiris not encore que le possédé sera « chevauché » au  cours des cérémonies ultérieures par un esprit ou plusieurs esprits attitrés. » Ceux-là mêmes qui se sont déclarés au moment de la thérapeutique initiatique. Ces génies ont été attachés au possédé par un sacrifice.

C'est toujours un lien personnel entre le dieu et sa « monture » qu'établit le rituel initiatique du vaudou haïtien, bien qu'ultérieurement le fidèle pourra être possédé occasionnellement par d'autres dieux. Non seulement l'initiation assure la protection particulière d'un esprit (loa) mais encore elle apporte la force supplémentaire qui permet d'affronter la pénétration violente de celui-ci au cours de la transe. Les motifs qui poussent le fidèle à offrir son corps comme « monture » à un dieu, sont divers : l'initiation apparaît souvent comme le remède décisif contre une maladie, ou le complément d'un traitement médical. Le loa manifeste lui-même sa volonté de s'incarner dans un fidèle ; il peut l'exprimer par la bouche d'un possédé en état de crise, il peut aussi apparaître en songe à l'intéressé lui-même. Mais la plupart des néophytes ont déjà été possédés spontanément avant leur initiation ; ils se voueront au loa qui fut le premier à descendre sur eux ou à celui qui s'est manifesté le plus souvent.

La portée de l'initiation vaudouesque ne saurait être réduite à une action thérapeutique. Une prêtresse du culte affirme que la cérémonie « porte chance » Elle confère au corps et à l'esprit une vigueur nouvelle. Elle est thérapeutique de choc et ou transformation de la personnalité.

Nous sommes bien en présence ici d'un scénario initiatique authentique : retraite, purifications, mise à mort symbolique, résurrection.

Rites intitiatiques VOUDOU: Porto-Novo:

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samedi 15 juillet

NOTES DE LECTURE

LA POSSESSION ET SES ASPECTS THEATRAUX CHEZ LES ETHIOPIENS DE GONDAR.

M.LEIRIS,L'AFRIQUE FANTOME.

« Or, ce n'est ni dans la nature, ni au-delà de la nature que le Merveilleux existe, mais intérieurement à l'homme, dans la région la plus lointaine en apparence, mais sans doute en réalité la plus proche de lui-même, celle dont les territoires échappent à cette atroce féodalité des causes qui déciment ses fiefs humains à grands coups d'édits rationnels et de potences pragmatiques. Car le Merveilleux n'est autre que le feu brûlant au cœur de l'homme, la lueur imaginaire d'absolu qu'il tire de son essence et projette sur les ternes événements dont les effluves se font jour jusqu'à ce qu'il est convenu d'appeler son esprit, par les pores de son corps. Il est aussi l'attrait puissant qu'exercé l'inexplicable, la poussée impérieuse qui fait souvent préférer la gratuité à toute espèce d'explication, la force primitive de l'esprit.

En Gondar,Abyssinie, lors de l’expédition, Dakar/Djibouti, M.Leiris raconte, fasciné, sa rencontre avec le culte des Zar (génies analogues aux loas du vaudou haïtien) .

Il avait été subjugué d'emblée par la vision de la prêtresse Màlkam Ayyâhu, transfigurée en fanfaronnant capitan par une explosion de poudre, puis en minaudante servante (lorsque ses hôtes avaient été sur le départ. Il conclut son premier article de présentation panoramique du culte sur la théâtralité des transes - «des comportements tout faits, à mi-chemin de la vie et du théâtre», des «états ambigus où il semble impossible de doser quelle part de convention et quelle part de sincérité entrent dans la manière d'être de l'acteur». Vingt ans plus tard, il ouvrait La Possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar par la citation de ces premiers propos sur la théâtralité de la possession, plaçant ainsi dans leur continuité son nouvel ouvrage où il analysait les transes possessives avec la même minutie inspirée dont il avait fait preuve dans ses descriptions à vif.

Le scientifique, l'objectif d'un côté, et le poétique, le subjectif, le désir de l'autre. Il n'y aurait qu'à mettre un peu d'ordre, à séparer le pêle-mêle dans la vie. Or l'une des forces de l'œuvre de Leiris est précisément dans la continuité d'une écriture mêlant des registres multiples. Ainsi sa description ethnographique  de la possession est à lire avec en filigrane  l’histoire de son désir pour d'Emmawwayes, «la princesse au pur visage de cire», fille de la prêtresse et participant au culte : désir qu’il vit comme s’il était lui-même possédé.

Une idée (que j'ai déjà caressée) prend corps en moi, écrit-il le 6 septembre: offrir une bête en sacrifice à Emmawwayes et participer à la Cérémonie. »

Survient bientôt la déception, devant le phénomène, devant le voyage vécu comme évasion, devant les impasses de l’ethnologie, enfin déception du désir lui-même :

«Tant que j'étais hors du jeu, tout - effectivement - n'était pour moi que "jeu" (tantôt comédie vaine, tantôt spectacle fascinant) et je me dispersais en dérisoires velléités de rentrer dans ce jeu chaque fois que me pesait par trop mon rôle d'observateur idéal des expériences de physique»

Quelques années plus tard, dans la mouvance d'une réflexion sur le sacré, il écrira Miroir de la tauromachieoù il focalisera son attention sur les situations constituant «des sortes de nœuds ou points critiques que l'on pourrait géométriquement représenter comme les lieux où l'on se sent tangent au monde et à soi-même» et qui tirent leur force «de nous mettre en contact avec ce qu’il y a au fond de nous de plus intime, en temps ordinaire de plus trouble sinon de plus impénétrablement caché».

huttes de paille et de pierre

dans des ruines s'écroulant en morceaux

Des jours durant

j'y fus amoureux d'une Abyssine

claire comme la paille

froide comme la pierre

Sa voix si pure me tordait bras et jambes

À sa vue

ma tête se lézardait

et mon cœur s'écroulait

lui aussi

comme une ruine. »

À ce propos, il oppose les civilisations où ces «remuements souterrains» parviennent à s'extérioriser aux nôtres, où ce processus est si entravé qu'«aux yeux de certains, les conjonctures les plu$ catastrophiques peuvent apparaître les plus désirables, parce qu'elles auraient du moins le pouvoir de mettre enjeu notre existence, dans sa totalité.

Pour l’auteur le monde des zar est un monde intermédiaire : «Idée du "monde intermédiaire", Monde incertain qui prend place entre le monde spirituel et le monde matériel ; anthropologiquement, domaine de la vie affective, situé entre le domaine de l'esprit et le domaine du corps. Monde du je "fantastique", qui sera le monde du rêve, de la poésie, de l'amour, etc.

Une institution telle que celle des zar abyssins marque  bien ce confluent, comment s'associent à l'idée de possession par ces créatures fantastiques que sont les  génies, des choses qui relèvent de l'action théâtrale, de  l'inspiration poétique, de  l’érotisme (sous forme de prostitution rituelle, par exemple), à l’instar de la maison du zar, à la fois église, hôpital, café-concert, dancing, voire même bordel.

En 1950 Leiris va entamer un dialogue sur la  transe  avec Métraux  qui travaille à son livre sur le vaudou. Ce dialogue   est probablement à l'origine de la rédaction de « La Possession et ses aspects théâtraux ».

Le livre  est focalisé sur les états situés entre possession authentique et artifice, simplement qualifiés jusqu'alors d'ambigus ou d'intermédiaires. Leiris propose d'en rendre compte avec la notion nouvelle de «théâtre vécu». L'apparence contradictoire de cette expression est à proportion de celle des situations visées.

A quelle conception du théâtre se réfère-t-il ? Un théâtre de rôles: «Le zar ressemble à son cheval», théâtralisation conçue comme stylisation ou symbolisation d'une manière d'être.

Il se réfère à Sartre qui définit l’homme : « comme un être qui est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce qu'il est ».Cette définition de la « mauvaise foi » sartrienne » rejoint la désillusion de l’auteur et l’idée du bovarysme.

En poussant ainsi à l'extrême la théâtralité de la possession, Leiris fait de celle-ci un phénomène fondamentalement esthétique. Mais à la différence du théâtre occidental, cet art n'est pas coupé du vécu et des désirs quotidiens, puisqu'il en est la stylisation immédiate, et, pour autant que les spectateurs puissent être eux-mêmes pris à tout moment, il est un «moment privilégié» de la société où «c'est la vie collective elle-même qui prend forme de théâtre», comptant ainsi au nombre de ces faits sociaux totaux à l'étude desquels appelait Marcel Mauss.

Textes :

VAUDOU21049Des deux témoignages qui viennent d'être cités, l'on peut d'ores et déjà retenir, d'une part, que dans la vie  publique, la possession par le zar prendrait en mainte occasion une allure ouvertement spectaculaire, ceux  et celles qui passent pour affligés de ce mal jouant le rôle de baladins qui s'exhibent à la foule ; d'autre part, que dans la vie privée, dès l'instant qu'une personne réputée possédée est regardée comme agissant en tant que zar, quand elle se livre à telle conduite ou tel ensemble de conduites, les génies supposés possesseurs équivaudraient, pratiquement, à des figurations symboliques de ces groupes de conduites et se présenteraient, en somme, comme des personnages mythiques constituant les pivots de multiples actions dont leur intervention fait autant de petits  drames. Il est permis de relever que dans la Grèce  ancienne c'est à un culte à base de possession, celui de    Dionysos, qu'est liée l'apparition de genres théâtraux    comme le dithyrambe et le drame satyrique ou silénique. Ce lien admis, on est tenté d'aller plus loin et de   regarder comme de même ordre les génies possesseurs éthiopiens - qui non   seulement sont des types mais donnent une couleur  dramatique aux actions accomplies en leur nom - et   des figures appartenant proprement au domaine du    théâtre, telles celles qu'incarnaient les acteurs romains   des antiques Atellanes ou, en des temps plus récents,    leurs successeurs italiens de la commedia dell'arte: 

Des caractères modelés par la tradition et qui gardent une    certaine fixité à travers les intrigues diverses dans lesquelles ils sont insérés, à chacun d'entre eux correspondant un registre particulier de comportements   dans lequel l'acteur puise, au gré de son improvisation. Dans l'état actuel de nos connaissances, la possession  par le zar apparaîtrait, d'un côté, comme participant  du spectacle de la façon la plus directe, du fait qu'elle    est prétexte à des danses et à des chants publics ; d'un    autre côté, comme méritant à quelque degré le qualificatif de « théâtrale », en raison non seulement de ce  qu'il entre, dès le principe, de conventionnel dans ses    formes définies par le rituel mais encore de la façon    dont on y voit intervenir un lot de personnalités imaginaires aux traits donnés une fois pour toutes, que le  patient représente d'une manière objective, parfois    même muni (notons-le par surcroît) de parures ou d'accessoires spéciaux qui marquent, comme pourrait le faire un masque, l'effacement du porteur derrière l'entité dont il a à jouer le rôle.

Vécu par l'acteur (qui n'a pas grand-peine à se mettre, comme on dit, dans la peau du rôle, encouragé qu'il est par l'ambiance et par sa propre croyance en la réalité du zar en tant qu'esprit se manifestant normalement par possession), ce théâtre d'une espèce assez particulière, puisqu'il ne peut jamais avouer sa nature théâtrale, est vécu également par le spectateur. D'un instant à l'autre, ce dernier peut en effet être possédé lui aussi et, de toute manière, il n'est jamais un pur observateur vu que non seulement il contribue par ses battements de mains ou par son chant à l'évocation des esprits mais que, une fois ceux-ci «descendus», il a commerce avec eux bien loin d'être tenu à distance par ceux qui les incarnent. Même s'il n'est pas à son tour possédé et n'intervient que secondairement, le spectateur ainsi mis en cause participe à un événement et le vit avec ses protagonistes, au lieu d'en être le simple témoin passif. Grâce à cette participation de tous, à cette osmose constante entre acteurs et public, de telles manifestations (quoique en rupture avec le cours ordinaire des choses) ne se situent pas, à la manière de manifestations proprement théâtrales, dans une sphère particulière où les êtres qui y évoluent sont séparés des autres et se trouvent, de ce fait,  en marge de la vie. Il s'agirait, en somme, de moments   privilégiés où c'est la vie collective elle-même qui  prend forme de théâtre.                                              ;

                                                                             VAUDOU21050

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vendredi 14 juillet

VAUDOU (6). TRANSE ET POSSESSION: ESSAI D'INTERPRETATION

Les observateurs n'ont pas été sans noter que la transe reproduisait le schéma classique du dédoublement de personnalité dans l'attaque hystérique - à moins, objectent d'autres, qu'il ne s'agisse d'états simulés dans le cadre d'un rituel traditionnel agissant à la fois comme "défouloir" et comme "paravent

VAUDOU21043La transe procure, à ceux qui s'y réfugient, un moyen d'échapper à une situation désagréable. L'individu en état de transe n'est en aucune manière responsable de ses actes ni de ses paroles. Il a cessé d'exister en tant que personne. Un possédé peut donc, en toute impunité, exprimer des pensées que, dans son état normal, il hésiterait à formuler de vive voix." Roger Bastide, en conséquence, a proposé une interprétation freudienne des fonctions de la transe : la possession permettrait au refoulé de revenir "dans une atmosphère de joie et de fête, sans le caractère sinistre dont parle Freud",mais Métraux lui objecte le caractère "individuel" de son analyse : Peut-on parler d'impulsions refoulées quand le comportement du possédé est strictement dicté par la tradition, et personnifie un "être mythologique dont le caractère lui est, somme toute, étranger ?

Herskovitz de son côté s'est vigoureusement élevé contre l'interprétation "hystérique" en soulignant l'aspect contrôlé et "stylisé" du phénomène, ainsi que sa fréquence, vécu comme un moyen normal d'entrer en contact avec les puissances surnaturelles : "Le nombre de personnes sujettes à la possession est trop grand pour que leur soit accolée l'étiquette d'hystériques, à moins de considérer l'ensemble de la population comme atteinte de troubles mentaux." Métraux reconnaît donc dans la plupart des possessions un élément de comédie "qui suggère invinciblement un certain degré de simulation, ou, tout au moins, un élément de délusion volontaire. On est en droit de douter de l'authenticité de possessions qui surviennent, pour ainsi dire, sur commande lorsque le rituel l'exige."

Métraux esquisse alors une voie nouvelle de réflexion, échappant à l'alternative de "l'authentique" et du "simulé", lorsqu'il évoque le "rêve éveillé" de l'enfant qui joue à l'Indien au point d'être pris dans ses fictions :

Les adultes contribuent à ce rêve éveillé en se faisant complices d'une telle fiction et en lui procurant les déguisements qui la favorisent. Les possédés évoluent dans une atmosphère encore plus favorable : le public n'affecte pas de croire à la réalité de leur jeu, il y croit sincèrement. Dans les couches populaires et même dans certains milieux de la bourgeoisie haïtienne, l'existence des loa et leurs incarnations sont articles de foi. Le possédé partage cette conviction. Dans l'état de tension où il se trouve après avoir subi ou simulé une crise nerveuse, il ne distingue guère son moi du personnage qu'il représente. Il s'improvise acteur. VAUDOU21048La facilité avec laquelle il entre dans la peau de son personnage lui est une preuve de plus qu'il est ce personnage même. Il tient son rôle de bonne foi, l'attribuant à la volonté d'un esprit qui, de façon mystérieuse, s'est insinué en lui. Bref, il semblerait que le simple fait de se croire possédé suffise à provoquer chez le sujet le comportement des possédés, sans qu'il y ait véritablement intention de duperie. Quiconque se met en transe est obligé de mener le jeu jusqu'au bout. Simuler une possession n'implique pas forcément une attitude sceptique à l'égard du phénomène. Tel hungan dont les possessions étaient souvent de complaisance, était hanté par la crainte des loa et prenait très au sérieux — et même au tragique — les menaces et les avertissements qu'il en recevait par la bouche d'autres possédés.

L'état de possession s'explique donc par le climat intensément religieux des milieux vaudouisants. L'omniprésence des loa et leurs incarnations sont l'objet de croyances si profondes et si indiscutées que les possessions sont accueillies avec moins d'émotion que la visite d'un ami .

Le vaudou système symbolique :

CL.Lévi-Strauss a contribué le plus à mettre en lumière la richesse des systèmes culturels des sociétés traditionnelles et à les faire comprendre comme des langages valables à côté des autres langages produits par l'homme au cours de son histoire. Précisément, à propos du phénomène de la possession, Lévi-Strauss fait remarquer qu'on ne peut plus le considérer à la manière des états pathologiques observés dans la société moderne occidentale : la possession relève plutôt d'une interprétation sociologique :

« Dans les sociétés à séance de possession, explique-t-il, la possession est une conduite ouverte à tous ; les modalités en sont fixées par la tradition ; la valeur en est sanctionnée par la participation collective. Au nom de quoi affirmerait-on que des individus correspondant à la moyenne de leur groupe, disposant dans les actes de la vie courante de tous les moyens intellectuels et physiques, et manifestant occasionnellement une conduite significative et approuvée, devraient être traités* comme des anormaux ? ».

Si, pour d'autres types de sociétés, la possession pourrait inspirer de la répulsion ou de la honte, dans les cas de civilisation tradionnelle nous sommes en présence d'une conduite normale, d'une conduite qui assure l'équilibre social.

IVAUDOU21034l n'y a donc aucune raison de considérer les possédés vaudouisants comme des malades et d'utiliser la psychiatrie pour les comprendre. Nous sommes seulement en présence d'un système collectif-symbolique, où le groupe social et la tradition mythique ancestrale sont déterminants et le sont si bien que l'individu possédé n'est jamais livré à lui-même : la société contrôle et régit l'épiphanie des esprits. Comme l'ont montré

Bastide pour les religions africaines au Brésil, Michel Leiris  pour  les Éthiopiens de Gondar, Jean Rouch  pour les Songhai, Herskovitz pour le Dahomey et les Noirs d'Amérique, la possession par  les esprits est réglée comme un drame liturgique, comme un théâtre où des modèles de comportement sont offerts et épousés.

L'aspect d'effervescence, de fête collective que présentent les cérémonies des cultes de possession n'est pas à considérer dans la perspective d'une pure sortie hors de la condition quotidienne, d'une pure recherche de compensation ou de consolation : ce qui importe désormais, c'est précisément le système total dans lequel se meut le vaudouisant, Tout cela est exprimé dans les rythmes de tambour, dans les danses et les mélodies appropriées, si bien que Bastide a pu appeler ce type d'extases « un discours écrit en gestes musicaux ».

Mais ce discours est d'autant plus à prendre au sérieux qu'il  est celui par lequel le vaudouisant appréhende et subjectivise |, sa propre situation dans l'univers : le monde des esprits se  répartit en effet les différents domaines de la nature. Il les  relie entre eux en un cosmos. Et la transe mystique peut  apparaître comme une participation vécue à la nature devenue cosmos.. A partir de là, la parole du  vodouisant est libérée. Sa parole est celle de l'univers qui  en quelque sorte le précède et à laquelle il s'abandonne. Comme celle de Césaire :

Mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toutes choses... Chair de la chair du monde, palpitant du mouvement même du monde... »

Le vodouisant  découpe le réel, pour le réorganiser et pour vivre sa condition sociale. le monde des esprits, c'est un système symbolique qui, pour original qu'il puisse paraître, ne constitue pas une barrière entre le vodouisant et nous puisque toute société humaine repose sur un système symbolique par lequel les individus se situent les uns par rapport aux autres,  et se comprennent ensemble.

L’exemple de la maladie :

CL.Lévi-Strauss distingue entre les sociétés modernes et les sociétés traditionnelles :

« On aurait ainsi les sociétés « anthropémiques », allergiques aux différences et qui tendent à les éliminer « hors du corps social » — comme le médecin cherche à expulser du corps organique le microbe, l'exorciste le démon, le chaman l'objet maléfique — et les sociétés « anthropophagiques » qui s'efforcent de les intégrer. Le cas de maladies « nerveuses » est ici crucial : les premières y voient précisément des maladies dont il faut se protéger et dont les victimes se trouvent plus ou moins dévalorisées ; les secondes, au contraire, font à ces mêmes victimes, parfois une place de choix, voyant en elles moins des malades que des élus, des gens qu'une vocation qualifie pour certaines fonctions ».

La possession dans le Vaudou apparaît justement intégrée à la société vaudouisante et est considérée comme une faveur, comme une fonction structurante, et non comme un processus névrotique. Dans cette perspective l'individu malade est un théâtre où vont s'exprimer les conflits de la culture et sa maladie ne sera pas une réalité isolée à côté d'autres, un drame à porter dans une solitude intérieure, comme il peut en être dans le monde occidental moderne. Ce qui est frappant chez les vodouisants, c'est qu'ils ne voient pas de difficultés à attribuer à, la même maladie à la fois des causes naturelles physiques et des causes extérieures à la maladie comme l'action de puissances invisibles que sont les esprits. Puisque la maladie est un état inorganisé, une négativité humaine, comme le dit Jean Pouillon, ou encore une mise en question de l'ordre social, la société va articuler cette situation inorganisée et confuse dans un langage. Il n'y a pas là inattention et légèreté devant la réalité objective et physiologique. La maladie sera plutôt inscrite dans un langage offert par la société et le premier bénéficiaire des procédés thérapeutiques sera la société, la société dans sa cohérence que le malade donnera l'occasion de confirmer. ce que Lévi-Strauss disait de la cure chamanistique permet de comprendre le système des loa dans la conception vaudouesque de la maladie

Les esprits protecteurs et les esprits malfaisants, les monstres surnaturels et les animaux magiques, font partie d'un système cohérent qui fonde la conception indigène de l'univers. La malade les accepte, ou, plus exactement, elle ne les a jamais mis en doute. Ce qu'elle n'accepte pas, ce sont les douleurs incohérentes et arbitraires, qui, elles, constituent un élément étranger à son système, mais que, par l'appel aux mythes, le chaman va replacer dans un ensemble où tout se tient ».

Danse des novices au Bénin: rite d'initiation.

VAUDOU21041

Lévi-Strauss soulignait l'importance du langage socioculturel dans le processus de la maladie et de sa guérison. Si l'importance de ce langage est masquée dans la société moderne, elle apparaît fondamentale dans le Vaudou

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POSSESSION AU BENIN: DANSE DE LA PANTHERE

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VAUDOU (5) TRANSE ET POSSESSION

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« Ce qui appelle l'étude; ce sont les structures, les mécanismes, les équilibres constitutifs de toute religion et définis, discursivement ou symboliquement, dans toute théologie, dans toute mythologie, dans toute liturgie... Une religion est un système, différent de la poussière de ses éléments, ... une pensée articulée, une explication du monde.

Georges DUMÉZIL

Pour beaucoup d'observateurs, l'aspect le plus frappant du Vaudou a été le phénomène de possession ou la « crise de loa ». Très tôt des chercheurs se sont évertués à cerner le phénomène à l'aide de la psychologie et de la psychiatrie. Mais ce n'est que récemment qu'on a commencé à aller au-delà des définitions possibles du phénomène pour l'intégrer dans l'ensemble du système culturel. Auparavant, on avait considéré la crise de loa, comme un phénomène pathologique : au nom de la science, on décréta hystériques tous les vodouisants.

Cette attitude fut commandée par l'idéologie occidentale qui, pour fonder sa suprématie culturelle et son impérialisme économique, devait considérer les cultures et religions traditionnelles comme des cultures primitives, ou comme relevant d'une mentalité prélogique en discontinuité totale avec l'homme moderne dit civilisé.

L'explication donnée par les sectateurs du vaudou à la transe mystique est des plus simples, Selon Alfred Métraux, un loa se loge dans la tête d'un individu après en avoir chassé le « gros bon ange », l'une des deux âmes que chacun porte en soi. C'est le brusque départ de l'âme qui cause les tressaillements et les soubresauts caractéristiques du début de la transe.

VAUDOU21042Une fois le « bon ange » parti, le possédé éprouve le sentiment d'un vide total, comme s'il perdait connaissance. Sa tête tourne, ses jarrets tremblent. Il devient alors non seulement le réceptacle du dieu, mais son instrument. C'est la personnalité du dieu et non plus la sienne qui s'exprime dans son comportement et ses paroles. Ses jeux de physionomie, ses gestes et jusqu'au ton de sa voix reflètent le caractère et le tempérament de la divinité qui est descendue sur lui. Le rapport qui existe entre le loa et l'homme dont il s'est emparé est comparé à celui qui unit un cavalier à sa monture. C'est pourquoi on dit du premier qu'il « monte  son  cheval ».. La possession étant étroitement associée à la danse, on la conçoit sous l'image d'un esprit qui danse dans la tête de son cheval. Elle est aussi un envahissement du corps par un être surnaturel qui s'en approprie ; d'où l'expression courante : 'le loa saisit son cheval'." '

Les modalités de la possession varient suivant l'esprit qui cherche à se manifester - certains loa peuvent pénétrer le fidèle avec la "violence d'un ouragan" ou suivant que la personne "visitée" a reçu ou non une initiation, et particulièrement le "laver-tête" qui va contenir le loa, jusque-là présent à l'état sauvage. Important également : le "possédé" n'est pas seul, la foule l'entoure, le protège, et d'abord de lui-même, si la frénésie menace de l'emporter ou le conduit à des situations périlleuses. Enfin, il appartiendra à l'houngan (prêtre) de conduire la cérémonie, d'accompagner les personnes possédées, de borner le loa apparu ; d'aider à sa manifestation mais aussi à son départ.

L'agitation désordonnée du « possédé s'apaise peu à peu; soudain, un personnage nouveau se manifeste : le dieu. On lui   apporte   sur-le-champ   ses   attributs :   chapeau,  sabre, canne, bouteilles, cigares;  s'il  doit  revêtir un  costume, on l'accompagne vers une chambre du sanctuaire qui sert de vestiaire. Les esprits, quel que soit leur sexe, s'incarnent indifféremment dans des hommes ou des femmes. cette mascarade est plus ou  moins réussie et dépend beaucoup  de l'imagination ou simplement des ressources du houngan ou de la mambo. L'apparition d'un grand loa est accueillie par le rythme spécial, dit « aux champs »; chanteurs et chanteuses redoublent d'ardeur. On évente le dieu, on essuie la sueur qui coule sur sa face. Si c'est un des esprits protecteurs attitrés du sanctuaire, on lui fait escorte, bannières en tête. VAUDOU21030Celui-ci observe à son tour la stricte étiquette du vaudou. il se prosterne devant le prêtre ou la prêtresse du lieu, devant les tambours et le « poteau-mitan ». Il est d'usage qu'il distribue de menues faveurs aux personnes présentes : aux unes, il serre les deux mains avec brusquerie; aux autres, il frotte le visage avec sa sueur ou bien il secoue leurs vêtements pour leur porter chance; il soulève dans ses bras ceux qu'il veut favoriser ou se faufile entre leurs jambes écartées. On attend de lui qu'il opère des cures; il lui faut alors toucher les malades et improviser des traitements.  Il en est   de déconcertants : Métraux raconte qu’ainsi  la mambo Lorgina eut un jour la jambe cruellement mordue par un possédé d'Agoué qui cherchait à la guérir de ses rhumatismes.

Les possédés — plus exactement les dieux — font des prophéties, menacent les pécheurs et prodiguent volontiers des conseils. Ils s'en donnent d'ailleurs à eux-mêmes, puisque le loa s'adresse souvent à l'assistance pour lui demander de dire à son « cheval » de changer de conduite ou de suivre ses avis. Ces messages seront fidèlement transmis à l'intéressé dès qu'il sera en état de les écouter.

Metraux : décrit ainsi une scène de possession dans son ouvrage sur le vaudou haitien :

« Les hounsi, (initiés) avec des foulards rouges sur la tête et des robes de couleur, dansent en l'honneur d'Ogou. Dès la première danse, la mambo (prêtresse) Lorgina est possédée par ce dieu. En dépit de son âge, de son poids et de ses infirmités, elle danse allègrement devant les tambours, les mains sur les hanches, en secouant rythmiquement les épaules. Elle va ensuite chercher un sabre dont elle applique la poignée contre le « poteau-mitan » et, appuyant de toute sa force sur la pointe tournée contre son ventre, elle fait plier la lame. Elle répète ce dangereux exercice contre le socle du pilier. Un houngan vaporise avec sa bouche du rhum contre son ventre et lui frotte les jambes.   Lorgina,   saisie   de   fureur,   attaque   le   maître   de cérémonie, également armé d'un sabre. Le duel cérémoniel dégénère  en véritable bataille,  si bien  que les  spectateurs doivent s'interposer par crainte d'un accident.  Lorgina est alors prise d'un nouvel accès de fureur belliqueuse. Elle taillade le « poteau-mitan » à coups de sabre et poursuit les hounsi qui s'enfuient épouvantées. Au moment où elle va les rejoindre, elle est arrêtée par les hampes des drapeaux sacrés que deux femmes croisent devant elle. Elle se calme aussitôt. Il en sera de même chaque fois que Lorgina-Ogou cédera à un accès de rage. Un prêtre vient lui parler en se tenant prudemment à l'abri des bannières. La mambo finit par rejoindre les hounsi qu'elle frappe violemment avec le plat de son sabre; ce débordement a sur elle un effet apaisant, elle salue les personnes présentes et leur prodigue des politesses. Elle se fait apporter ensuite un gros cigare qu'elle fume nonchalamment. Puis elle ordonne qu'on dispose devant elle la nourriture contenue dans un garde-manger suspendu au « poteau-mitan ». Elle en mange de bon appétit et distribue le reste aux hounsi. Elle convoque alors une petite fille, émue et tremblante, à qui elle avait déjà donné une vigoureuse fessée avec le plat de son sabre; elle lui fait une longue semonce sur la conduite qu'elle devra tenir et lui prédit le sort le plus affreux si elle dédaigne ses exhortations. Après avoir forcé la fillette à se prosterner devant elle, Lorgina — toujours avec la voix d'Ogou — s'adresse à ses hounsi auxquels elle donne longuement des conseils vestimentaires. Elle parle ensuite d'elle-même à la troisième personne et vante ses efforts, son esprit d'économie qui lui a permis de construire le sanctuaire. Les hounsi l'écoutent avec respect. Peu après, le dieu quitte la mambo qui redevient elle-même.

VAUDOU21033 A.Métraux  souligne ainsi que toute possession a un côté « théâtral ». Cet aspect se manifeste déjà dans le souci du déguisement. Les chambres du sanctuaire font un peu office de coulisses où les possédés trouvent les accessoires nécessaires. A la différence de l'hystérique, qui révèle ses angoisses et ses désirs au moyen, d'un symptôme — mode d'expression personnel — le possédé rituel doit se conformer à l’ image classique d'un personnage mythique Sitôt qu’il a fait le choix de la personnalité que le folklore lui propose ou, pour parler le langage vaudou, sitôt que le loa est de sa propre volonté ou en réponse à un appel, descendu en lui, le sujet compose son rôle avec les connaissances et les souvenirs accumulés petit à petit en fréquentant les congrégations cultuelles. La part de fantaisie laissée à un possédé est restreinte à ses rapports avec autrui. Il peut, s'il le veut, se montrer bienveillant ou, au contraire, courroucé envers certaines personnes; mais il ne peut modifier les traits de caractère ou la physionomie du personnage divin qu'il incarne. « D'aucuns réussissent mieux que d'autres à représenter tel ou tel dieu aux yeux de l'assistance. C'est pourquoi on entend dans les milieux vaudou des phrases de ce genre : « Vous devriez la voir lorsqu'elle a Erzili en tête. »

Ces similitudes entre la possession et le théâtre ne doivent pas faire oublier qu'aux yeux du public aucun possédé n'est véritablement un acteur. Il ne joue pas un personnage, il est ce personnage pour toute la durée de la transe.

Pourtant, comment éviter d'appeler théâtre les impromptus que les possédés organisent spontanément lorsque plusieurs divinités se manifestent simultanément dans différentes personnes?

Ces improvisations, dont le ton varie, sont fort goûtées de l'auditoire qui s'esclaffe, intervient dans le dialogue et manifeste bruyamment son plaisir ou son mécontentement.

Ainsi lorsque les possessions, par leur violence, créent une atmosphère un peu lourde, Guédé, obscène et moqueur, fait son apparition. Il s'assied sur les genoux des filles et feint de les violer. L'assistance goûte fort ces plaisanteries et rit de bon cœur.VAUDOU21035

Certains possédés sont capables d'une grande variété de jeux. Leur talent se révèle en particulier lors des possessions successives qui les obligent à changer sans transition de rôle. Ils peuvent, comme ce houngan que j'ai observé un soir, être Ogou-balindjo, dieu glapissant qui s'arrose la tête avec de l'eau, puis, subitement devenir Guédé-fatras et exécuter une danse acrobatique se terminant par l'apparition de Petit-Pierre, esprit glouton et querelleur qui, pour la plus grande joie de la galerie, cherche noise aux assistants p.115

A partir de ces éléments de comédie dans la possession ,A.Metraux pose une question fondamentale sur la signification de celle ci  :

S'agit-il de véritables dédoublements de la personnalité, comparables à ceux dont souffrent certains hystériques, ou d'états simulés faisant partie d'un culte traditionnel et obéissant à des impératifs rituels? En d'autres termess, lorsque quelqu'un devient le réceptacle d'un dieu, a-t-il perdu le sentiment du réel, ou est-il simplement un acteur qui récite un rôle?

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jeudi 13 juillet

INITIATION VAUDOUN BENIN PORTO-NOVO

"Procession de novices" lors d'une initiation:

Avec costume de feuillage: LEGBA, "dieu carrefour" qui existe aussi bien au Benin qu'à Haiti.

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VAUDOU (4) LE CULTE

                                                                                            AGOUE

Transporté à Saint-Domingue, confronté à une nouvelle réalité sociale, le vaudou, élaboré par une société féodale, a survécu et s'est reconstitué dans un milieu paysan. Cette "ruralité" du vaudou haïtien et l'absence de tout clergé structuré ont profondément modifié le fond et la forme du message religieux retransmis. D'abord, la religion haïtienne, si elle sous-tend tout le système hiérarchique de la société paysanne, n'en est pas moins une religion résolument égalitaire, au sein de laquelle les rapports sociaux s'expriment de manière détendue. En outre, elle est faite pour englober tous les membres de la communauté, y compris - et surtout - les plus déshérités (au Dahomey, les rapports entre le prêtre et le fidèle sont des rapports de dépendance absolue ; de plus, seuls les initiés participent activement au culte).

En second lieu, le rituel lui-même, bien qu'il obéisse à des normes de base strictes, est très souple et présente, d'une région à l'autre, des variations plus ou moins importantes. Bien souvent les prêtres ont dû improviser, inventer pour remplir les blancs laissés dans la tradition par l'arbitraire de la traite négrière.

Enfin, le clergé vaudou se caractérise par une connaissance précise et minutieuse du gestuel religieux, des attributs, goûts et traits de caractère des dieux, du symbolisme et des vertus des feuilles et des plantes, mais aussi par une connaissance incroyablement pauvre de la mythologie. "Le mythe a beau reculer les événements dans un passé mystérieux, il reste la peinture d'une certaine société, il reflète les structures des lignages, la formation des chefferies, les règles de la vie communautaire. Or l'esclavage a détruit cette infrastructure. En conséquence, Ce n'est pas l'usure, c'est le changement de la société qui explique la perte des images"

La société esclavagiste a donc tué le mythe, mais n'a pas pu empêcher au corps de se souvenir du rite. C'est pourquoi nous pouvons dire du vaudou haïtien qu'il est une religion essentiellement "dansée", au sens le plus large, car tout ce qui s'est conservé l'a été par le corps. Le rite lui-même est souvent vidé de son contenu. Figé dans la répétition rigoureuse, il a été transmis à travers les générations à l'état de geste pur. Un exemple , ces longues formules rituelles "en langage" que personne ne comprend plus et qui, par conséquent, se dégradent, tout en gardant leur force mystique et la marque sonore de leur origine africaine. P. Verger a recueilli ainsi un chant rituel d'une fidélité exceptionnelle, chanté par des fidèles haïtiens qui ne le comprenaient plus, mais qu'un initié dahoméen a traduit sans hésiter

Houmfort :VAUDOU21046

Rien ne distingue à première vue le sanctuaire (houmfort ou houmfô) de la maison principale du chef de famille. Le seul trait qui caractérise extérieurement le temple et le différencie de la maison ordinaire est son péristyle, sorte de hangar largement ouvert (ou de grande tonnelle) où ont lieu toutes les cérémonies publiques. Le sol du péristyle est toujours de terre battue ; le contact avec la terre est indispensable à la communion avec les esprits : elle reçoit des libations, elle absorbe le sang des sacrifices offerts aux dieux ; les reliefs des repas rituels y sont enfouis et les initiés ne peuvent fouler le sol du sanctuaire que déchaussés.

Péristyle.

Le péristyle est encore sacralisé par la présence du poteau mitan, pilier central qui soutient son toit et qui sert d'axe de communication entre les hommes et les esprits. C'est le pivot des danses rituelles ; tout se fait à partir de lui, autour de lui, il est le "chemin des esprits". Certains ont vu dans le poteau mitan une représentation stylisée de l'arbre sacré : l'arbre tient une place capitale dans le vaudou haïtien et dahoméen : chaque esprit a son arbre (dit, en Haïti, arbre reposoir) dont les feuilles sont douées d'un grand pouvoir. Ces arbres sont d'ailleurs nourris rituellement une fois par an, on y accroche également les offrandes quotidiennes des fidèles; l'arbre reposoir est un cadeau du dieu. Le poteau mitan, quant à lui, est un axe par lequel les esprits atteignent le sanctuaire. Le péristyle est attenant aux "chambres des mystères", le saint des saints du sanctuaire qui a gardé son nom africain de bagui Dans le bagui s'élèvent un ou plusieurs autels en maçonnerie VAUDOU21044Sur ces autels s'entassent les pots tête des initiés, les pierres symboliques des dieux (certaines d'entre elles ont été apportées d'Afrique par les esclaves), le hochet duprêtre, \ asson1, signe de sa puissance au moyen duquel il appelle les dieux, les govi\ cruches sacrées contenant une mixture qui permet aux dieux de s'y réfugier pour s'y "réchauffer" et où ils se manifestent quand on les invoque hors des cérémonies ; fichés en terre le sabre d'Ogoun. Le bagui "est aussi un vestiaire où les possédés viennent chercher les vêtements et les objets qui leur seront nécessaires pour représenter la divinité qui les habite" Ces accessoires du théâtre sacré pendent aux murs de même que les colliers des initiés (en tous points identiques à ceux du Dahomey).

hougan et mambo :

VAUDOU21045En Haïti, la fonction de prêtre peut être remplie indifféremment par un homme ou par une femme. La puissance des prêtresses haïtiennes, est même supérieure à celle de leurs confrères masculins.

On désigne le prêtre par le nom de Houngan : mot d'origine fon. En langue fon, gan veut dire chef. La (prêtresse (mambo) ne se retrouve pas au Dahomey. Peut-être parce que les femmes n'y atteignaient jamais ce grade.

Chaque prêtre est souverain dans son houmfort et n'est tenu à aucun contact avec ses pairs. "Houngan et mambo, bien qu'entretenant entre eux des rapports souvent étroits, sont loin de constituer un corps or